Textilen – Regard d’Anne-Laure Brisac

Traductrice de l’œuvre de Maria Efstathiadi depuis plusieurs années, je repère à la fois la cohérence et l’évolution de son travail, qui se déploie tantôt sous une forme romanesque tantôt sous une forme dramatique, les textes empruntant d’ailleurs parfois aux différents genres – ce qui explique entre autres pourquoi un roman comme Presqu’un mélo a pu facilement séduire une réalisatrice de cinéma (NB : le film, produit par ARTE, sort à l’automne 2010).
L’un des fils rouges de l’œuvre de Maria Efstathiadi est une peinture de la société contemporaine et des failles qui la parcourent et parfois la déchirent, sous l’angle d’une communauté : le milieu du travail (une agence de voyage et ses employés, dans Presqu’un mélo), la famille (dans Hôtel de la maison rouge – inédit et en cours de traduction ; ou dans Textilen). Ces failles résonnent et font s’ébranler tout l’édifice.
Dans celle pièce-ci, la violence vient de différents endroits (mots crus, gestes, contraste entre lieux de l’enfance et atmosphère de mort et de perversité). Différents registres cohabitent : les registres de langue – la langue est souvent en décalage, déphasée par rapport au cadre bourgeois ; la structure de la famille dans son décor bourgeois et rangé comme pour mieux masquer un désordre intrafamilial sur le point d’exploser et une déstructuration des individus eux-mêmes. Le temps est mis à mal, défait. Seules les voix savent lire la réalité des tensions qui organisent la vi de la famille et son histoire depuis des années, et l’homme-qui-marche vient à la fois souligner ce cadre familial apparemment structurant (par ex. conventions sociales) et opérer comme une dénonciation de son fonctionnement.
Cette famille est à l’image de la société, dans tous les sens du mot : comme entreprise, comme ensemble d’individus organisant et régulant une vie commune. D’où la force métaphorique de la pièce, qui ne se maintient pas dans un cadre bourgeois qui serait analogue à celui du théâtre scandinave du XIX e siècle. Maria Efstathiadi, par ces jeux entre générations, enfance et monde adulte, désirs enfouis qui s’expriment malgré tout et déception des uns et des autres, langage inadéquat et violence des gestes, propose une métonymie qui dit à la fois la violence, la destruction, l’inadéquation, désormais, de modèles qui structuraient la société : la famille n’a plus le rôle qu’elle avait en Grèce
jusqu’il y a peu (les années 1990 ? le sida est mentionné), tout comme la société souffre d’être « détissée » : les fils ne se croisent plus comme ils devraient, il ne forment plus de text(il)e.
C’est une pièce grecque dont on pourrait dire qu’elle a absorbé la tradition du théâtre grec antique – le chœur, les tensions qui font penser aux Atrides (le nom d’Égisthe st explicitement mentionnée) – mais c’est une pièce contemporaine et dont le propos s’élève bien au-delà de la Grèce, antique ou contemporaine.

Source : Site de la Maison Antoine Vitez

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