Regard du traducteur Sofiane Boussahel sur la pièce La Grande Marche

Le titre de la pièce semble évoquer tout à la fois Mao Zedong et le passé militaire de l’Allemagne. Il est développé en un programme esthétique projeté à l’entrée de la salle sous forme de slogans : les
gens de théâtre s’y voient qualifiés de « têtes de cons » et invités à garder « un hérisson au frais » pour toute occasion. La pièce est dédiée à Felix Leu, improbable poète tétraplégique de la partie III de la pièce. La pièce à proprement parler s’articule en trois parties consistant en une conversation ininterrompue entre une comédienne jouant les présentatrices d’un show télévisé (ou d’une table ronde sur le théâtre contemporain) et une galerie complète de personnages célèbres et moins célèbres (qui peuvent être des personnes réelles, la confusion étant soigneusement entretenue). Le projet de traduire La Grande Marche (Prix du public et commande du Berliner Stückemarkt, 2010) répondait pour nous à la recherche d’une dramaturgie se servant de l’écriture théâtrale comme d’un instrument résolument critique. Cette écriture se devait aussi de ménager un large espace de liberté aux acteurs et metteurs en scène, mais aussi un terrain de difficultés sur lequel le traducteur, comme – espérons-le – son futur lecteur, aurait plaisir à s’aventurer.
En portant notre choix sur cette pièce d’un auteur de la jeune génération (Wolfram Lotz est né en 1981), prolifique et apprécié des scènes allemandes, nous envisagions la possibilité de traduire et faire connaître en français un théâtre porteur d’un potentiel subversif, une écriture dramatique dirigée contre l’institution théâtrale, ses codes, ses manies et ses certitudes. Si l’auteur se garde bien de s’avancer quant à la faisabilité technique de son projet dramatique, les rôles sont clairement distribués dans la pièce. Fruit d’une incarnation du mot dans l’instant (l’auteur ne se voit-il pas reproché par sa propre comédienne, dans La Grande Marche, de donner des manuscrits tapés à la machine à
écrire ?), le mot dans le théâtre de Wolfram Lotz se heurte à la résistance du corps, en particulier celui du comédien, dans un chassé-croisé perpétuel entre la réalité et la fiction, entre l’en-soi et le pour-soi du mot et son rapport au sensible et au corps : la langue de Lotz produit un bégaiement salutaire, de ceux qui laissent entrevoir un possible futur du théâtre, une fin de non-recevoir adressée à toutes les apories esthétiques. Il s’agissait dans le travail de traduction de s’efforcer de transposer la spontanéité d’une langue se voulant simple et orale sans être relâchée, rendre en français la charge explosive de son objectivité feinte, la mécanique d’un humour aux ressorts d’une simplicité trompeuse.

Source : Site de la Maison Antoine Vitez

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