Canicule – Journal de bord

Canicule écrit par Lola Blasco et traduit par Clarice Plasteig donne la parole à une fratrie : cinq frères et deux sœurs qui, sous un soleil de plomb, tentent de trouver leurs places au sein de cette fratrie. La pièce se déroule à l’hôpital autour d’un des frères qui est « indisposé », et qui va au fur et à mesure de la pièce se transformer en bouc.

Lors de notre première répétition, les trois premières scènes de la pièce avaient été choisies par la traductrice et l’autrice pour être mises en lecture lors du Forum des nouvelles écritures dramatiques européennes. Faire un choix catégorique sur une partie de la pièce, notamment sur l’exposition, permet de garder une cohérence au sein de l’écriture sans tomber dans un montage de moments forts qui ne permet pas toujours de faire entendre la langue, mais se rapproche plutôt souvent d’une bande-annonce des meilleurs moments. Malgré la pertinence de ce choix, il a fallu couper davantage pour ne pas dépasser les 15 minutes de lecture qui nous étaient accordées lors du Forum. Pour ce texte, couper s’est révélé relativement facile car l’écriture fonctionne, nous a-t-il semblé, en blocs de sens dont il était possible, pour certains, de faire l’économie, recréant ou plutôt se focalisant sur une ligne qui nous semblait primordiale et capable de révéler la substantifique moelle de l’écriture et des enjeux de la pièce.

Si les difficultés ne sont pas apparues lors des coupes, grâce à la segmentation de l’écriture, ce même caractère de décomposition aussi présent dans le dispositif scénique a été plus difficile à trouver dans un contexte de mise en lecture. « Dans la scénographie idéale que j’ai en tête, le cadre de la porte délimite de façon irréalisable tout le plateau, comme s’il s’agissait d’un retable » explique l’autrice. Si nous avions d’abord pensé mettre les sœurs au centre du plateau afin de rester fidèles au déroulement des trois scènes (dont la deuxième, celle du milieu, est celle des filles) nous avons vite changé d’avis, plaçant plutôt le frère indisposé au centre ; symbole et objet de la réunion familiale, voire de sa réunification. En plaçant les trois frères à jardin, le frère au centre, et les sœurs jumelles à cour, nous souhaitions créer un tableau scénique presque statique digne d’un retable composé de ces trois pôles dont les actants, tous présents sur le plateau, pourraient osciller entre indépendances et prises en compte de leurs volets voisins.

Les trois frères devaient trouver une même respiration, un même corps malgré les tensions permanentes qui existent dans leurs échanges. En revanche, concernant les sœurs, l’enjeu était de faire entendre leur complicité malgré leurs différences de caractère revendiquées, qui dessinent ces deux personnages. La voix du frère devait compléter et nuancer ces tonalités plus bavardes et familiales, pour faire entendre une parole plus transcendante, plus englobante, plus réflexive. La parole de l’infirme déjà lourde de lyrisme et de réflexions philosophiques se devait, en plus, d’être dite dans la difficulté de s’exprimer qu’opère la maladie.

La principale difficulté que nous avons rencontrée lors du travail s’est concentrée dans la première scène : comment symboliser les trois frères dans un monstre à trois têtes lors d’une lecture, qui suppose de fait que les corps des acteurs ne soient pas libres d’un support textuel ? Il a été difficile de faire entendre la dynamique de cette scène, entrecoupée de silences qu’il fallait faire résonner, avec et malgré nos coupes qui déstabilisaient inévitablement le corps de l’œuvre. La prédominance des silences dans l’écriture de cette autrice est frappante dans cette pièce. Lors du débat qui succédait la lecture, il nous a paru important de la questionner à ce sujet. Il a été intéressant et assez surprenant d’entendre les explications de Lola Blasco qui semble utiliser les silences pour signifier l’impossibilité de sa génération à nommer l’histoire du siècle dernier : le franquisme, les camps d’extermination…

L’enjeu principal de cette mise en lecture a été de créer du vivant dans un dispositif statique relevant de logiques plus picturales que scéniques. Les acteurs ont réussi à s’emparer de ces voix faisant entendre une esquisse de l’exposition de cette pièce qui mérite évidemment d’être traversée entièrement. La rencontre avec Lola Blasco et Clarice Plasteig nous a permis de découvrir l’univers plus intime qui enracine cette œuvre dans un imaginaire plus vaste, que seul une mise en scène pourrait faire vivre.

Jade Maignan

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