Bleus – Résumé

Résumé :

Valter et Ella, frère et sœur, ont à peine la trentaine. Ils habitent la maison de leur père, dans un rez-de-chaussée où ils ont été relégués depuis sept ans. Leur jeune frère Éric, enfant préféré au statut privilégié, vit à l’étage du dessus. Les seules relations qu’Ella et Valter entretiennent avec le monde extérieur se font par internet.

Au début de la pièce, leur père vient de mourir et le début des obsèques est imminent. Une vie nouvelle semble s’ouvrir pour eux. Valter aimerait rencontrer pour de bon le chauffeur de taxi avec lequel il échange sans cesse en ligne. Ella se projette dans une vie d’autrice de romans féminins à succès.

Valter et Ella, qui pourraient enfin s’affranchir du joug paternel et emménager à l’étage supérieur, s’échinent à régler leurs comptes et préfèrent se perdent en paroles et actes vains. Éric les rejoint, faisant davantage éclater leurs différends. Tous trois finissent par rater l’enterrement.

Ils improvisent alors leur propre cérémonie, leurs adieux communs, en présence d’un bac à ordures municipal tombé du ciel. L’oraison funèbre dérape et tourne à la révélation. Éric comprend enfin le drame vécu par Ella et Valter et, ne pouvant en soutenir l’horreur, décide de quitter la maison pour toujours, les abandonnant à leur liberté tant attendue mais aussi à eux-mêmes.

REGARD DU TRADUCTEUR :

Loin des représentations idéalisées de la société islandaise, souvent brandie comme parangon de la démocratie par les pays européens, Tyrfingur Tyrfingsson propose une vision moins optimiste de sa nation. Il dresse le portrait d’un système – social et familial – où règnent déni, manipulations et non-dits. La fratrie qu’il met en jeu est détruite par la violence, la perversion, l’emprise et l’enfermement. La culture des protagonistes, dénuée de ses vertus salvatrices, est faite de consumérisme, de vulgarité et de conditionnement. Les personnages sont en proie à leurs paradoxes, leurs jalousies enfouies, leurs angoisses d’abandon, sans jamais pouvoir les affronter. Et leur chaos intime renvoie aux mensonges, à la corruption, au mercantilisme qui ont gangréné la vie politique de l’île depuis la crise économique sans précédent de 2009.

Tyrfingur lève le voile sur des tabous que le silence et le contrôle – réactions valorisées par la mentalité du nord – ne cessent de renforcer. Son théâtre vient rompre l’omerta d’une nation qui a l’habitude de se taire et préfère s’en remettre au Destin. Il donne à voir une Islande malade d’elle-même et des Islandais dont le souci principal est d’appartenir à une cohorte d’individus qui se fait berner. Confrontée à des limites matérielles et/ou morales ténues, la jeune génération – celle de l’auteur – doit faire face à une carence de désir et de protection. Elle fuit les responsabilités, les dilue dans le monde virtuel, s’adonne à des codes langagiers et comportementaux dénués de sens (culte de l’image, épilation intégrale, rencontres sur internet, rivalité homme/femme exacerbée, anglicismes à tout va…). Le drame intime exhibé ici dans toute son infâmie exhorte cette tranche de la population à réagir, dans une langue qui est la leur.

Dans ce texte, l’Islande actuelle s’acharne à courir à sa perte. De la même manière, chacun construit sa propre prison, refusant de se confronter à son désir et projetant l’absence de choix sur un ennemi toujours extérieur dont la puissance n’est pas contestée (ici, le père ou le système politique), ou sur celui qui porte la différence (la xénophobie est dénoncée au passage : les mauvais Gitans, le vil enfant noir, tout comme le fascisme : discours paranoïaques du père et du frère). On pense à l’allégorie platonicienne de la caverne. Les relations à l’autorité, à la soumission, à la rébellion et à la fuite sont au cœur du propos. Pourquoi n’arrive-t-on pas à changer ? Que représente le fait d’être enchaîné ?

Tyrfingur Tyrfingsson ancre aussi cette répartition figée des rôles dans la mythologie enfantine. Il s’inspire d’un conte d’E.T.A. Hoffmann où est narré l’enlèvement de deux enfants par des Bohémiens qui les détiennent au fond d’une grotte. Une symbolique infiltrée çà et là souligne cette référence aux contes : la récurrence du chiffre sept (sept étages, sept années dans la cave, comme les sept nains, les bottes de sept lieues…) et de la couleur bleu (titre du conte, couvercle de la poubelle, titre de la pièce…). Mais le récit se trouble, la féérie s’évapore et les personnages, comme les spectateurs, se démènent pour savoir qui est bon et qui est méchant, qui a tort et qui a raison.

Valter et Ella ont pour monde familier un univers cauchemardesque dans lequel tout n’est qu’illusion et folie. Ils ne peuvent pas discerner le bien du mal, le bourreau de la victime, la liberté de l’aliénation. Violés au quotidien par leur père, ils n’ont pas pu grandir. Ils remettent constamment en lice leur traumatisme, en s’adonnant à des jeux bien connus, en se racontant éternellement les mêmes histoires, sans trouver aucune résolution à leur souffrance ni aucune place à tenir. Le temps passe sans jamais être à l’œuvre. Rien ne mûrit en eux.

Leur vie devient la métaphore d’une société – la société islandaise, mais nos sociétés occidentales contemporaines aussi – qui répète les mêmes erreurs et assiste à son désastre et qui, en outre, l’ignore, le dissimule, le nie. Tout le monde se tait. Les questions demeurent : qui sont les coupables ? Ceux qui agissent ou ceux qui renoncent à parler ? Où est le véritable monde ? Celui qu’on nous vend ? Celui que l’on pense ? Comment se repérer dans un système construit pour servir le pouvoir ? Comment être en mesure de choisir autre chose, autrement ? Où se situe l’essentiel ? Ella et Valter, à force de se perdre dans des considérations sans fin sur une poubelle, ratent l’enterrement de leur père. Ils croient s’amuser sans conséquences et finissent par perdre leur frère. Ils veulent changer et sont condamnés à tout répéter.

La pièce, qui joue des reprises et des redites, souligne cette condamnation. Les personnages, comme la société, ont besoin de casser ce cercle vicieux, d’être recyclés, réinjectés dans une dynamique où le libre arbitre pourrait à nouveau s’exprimer. La poubelle « verte » (au couvercle bleu) vient signifier ce besoin de recyclage. Et tout y passe : les contes, les symboles, les émotions, l’histoire, les relations, la politique, la pression sociale, les codes… On ne sait si cette opération de recyclage porte ses fruits, si elle peut être vectrice d’espoir. L’auteur ne nous donne pas la réponse. Il arrive à nous faire rire du ravage et nous laisse en définitive face à nos responsabilités.

Source : Site de la Maison Antoine Vitez

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